C’est l’histoire d’un type qui rentre chez lui après le boulot. Comme il ne veut pas rentrer tout de suite, il se gare et décide de finir à pied en passant par la plage. C’est la pleine lune, on y voit presque en plein jour. La mer est en train de remonter, il y a des vagues. Il fait bon. Il regarde à gauche et à droite. Personne. Alors il se déshabille, se met tout nu et va piquer une tête. Il continue en crawl, s’éloigne rapidement en se laissant soulever par les vagues. Quand enfin il se retourne sur le dos il a l’impression de flotter dans l’espace au milieu des étoiles, comme s’il n’y avait plus rien entre elles et lui. Il reste comme ça plusieurs minutes à faire la planche. À un moment il croit entendre un cri venant de la plage. Il se redresse dans l’eau. Quelqu’un s’éloigne en courant de l’endroit où il a posé ses affaires. Il n’en est pas non plus complètement sûr parce que la pleine lune baigne toute la plage et la mer dans le même voile luminescent. Il se met à revenir en brasse lentement, tendant l’oreille en direction de la plage, comptant sur la marée pour le ramener, — ce qu’elle fait. Quand enfin elle le dépose sur le sable, il se remet debout sur ses pieds, sort de l’eau et le plus tranquillement du monde retourne à ses affaires comme s’il ne voulait surtout pas donner l’alerte. Il n’a pas de serviette pour se sécher, il se contente de rester debout et de laisser faire les courants d’air en écartant les jambes et les bras pour leur faciliter le travail. Il n’a pas encore regardé si quelque chose manquait. Toujours l’air de rien il regarde autour de lui, la nudité un peu crâne. Quand il est sec il se laisse tomber sur les genoux et plonge avidement les mains dans son tas. Rien ne manque: son portefeuille, ses clés, son téléphone, tout est là, à sa place. Il se rhabille et après avoir vérifié qu’il n’a rien oublié dans le sable il repart. Il n’a pas remis ses chaussures qu’il fait se balancer entre ses doigts. Comme il approche de chez lui, il commence à remonter vers la promenade éclairée, quand il entend plusieurs portières claquer au-dessus de lui. «Il est là.» Trois hommes déboulent aussitôt sur la plage et se mettent à marcher rapidement vers lui. Il s’arrête et les regarde approcher.
— Non mais qu’est-ce que tu crois, toi? Tu te crois où?
— Qui ça? Moi?
— Ça t’excite toi, ces trucs? Ça te fait bander, c’est ça?
— De quoi vous parlez?
Le poing à l’estomac il n’a pas le temps de le voir venir, la main qui aussitôt après agrippe sa nuque encore moins. Il est à genoux maintenant, plié en deux sur lui-même.
— Mais arrêtez! Qu’est-ce que j’ai fait?
— Sale merde. On va t’apprendre, nous.
Il s’attend à se prendre en pleine tête l’une des bottes coquées qu’il a sous le nez et qui ont l’air de n’attendre que ça mais à la place c’est une horrible douleur qui lui déchire soudain l’anus et en une fraction de seconde lui remonte toute l’épine dorsale et finit par remplir sa bouche qu’il n’a pas le temps d’ouvrir.
— Allez bouffe du sable, bouffe du sable.
Il a la tête dans le sable maintenant, c’est dans le sable qu’il y va de ses hurlements, dans le sable qu’il se cabre et se tord dans tous les sens. Il avale comme ça des plâtrées de sable tandis que l’étau des doigts sur sa nuque n’en finit pas de se resserrer. Il va lâcher, il le sent, c’est fini, mais c’est à cet instant-là qu’il se retrouve à l’air libre. Ce n’est plus la douleur qui le remue, ce sont les poches qu’on lui fait.
— Le fils de pute, il a même pas de cash sur lui.
— On lui tire sa caisse? Il a des clés de voiture.
— Et tu la retrouves comment sa caisse? Parce qu’amoché comme il est, je le vois mal t’articuler sa plaque.
— Tant pis on se casse, quelqu’un va nous voir. De toute façon je crois qu’il a compris. Wow, petit merdeux, tu m’entends? L’époque est compliquée, on sait, pas facile de s’orienter dans tout ce merdier. C’est pareil pour tout le monde. Alors tiens, pour t’aider à retrouver dans les étoiles la loi morale en toi.
Il a cru qu’on lui demandait d’ouvrir les yeux alors il essaie de les ouvrir. Ce n’est pas facile avec tout le sable collé dessus mais il ne va pas faire le mort. Il finit par en ouvrir un, assez pour se rendre compte que le ciel étoilé est toujours là, que là-haut il ne s’est rien passé. Il ne va pas plus loin parce que le coup de pied à la tête si longtemps différé soudain éteint tout.